jeudi 31 octobre 2013

Extraordinaires, d'après Edgar Allan Poe

Sur un coup de tête, décidés comme à l'accoutumée à la dernière minute, nous réservons deux billets pour l'adaptation des textes Extraordinaires d'Edgar Allan Poe par Agathe Mélinand au Théâtre National de Toulouse avec l'interprétation de L'Atelier Volant, troupe in situ.
D'entrée de jeu, le décor est saisissant et rien ne lâchera le spectateur du Petit Théâtre : son et lumières, décor, costumes et maquillage, la mise en scène de Laurent Pelly nous entraîne, le voyage dans l'onirisme de Poe débute sur la séduisante et puissante traduction de Baudelaire.
Jeux de portes, ombres, chassés-croisés, fantasmes, vision sur l'irréel et les troubles de l'auteur, c'est tout le romantisme noir que dévoile l'interprétation des six jeunes comédiens, tous méritants par la justesse de leur jeu. Le génie de Poe est révélé. La minutie des déplacements et le jeu de scène en miroir et voiles excitent notre attention et transportent notre sensibilité à travers mouvements, silences, sons et musique de fond, l'Atelier Volant réunit tous les ingrédients de mes lectures romantiques passées ou futures et réussit un jeu de maître avec une créativité certaine

Ce ne sont pas moins d'une vingtaine de personnes qui se sont attelées à la réalisation et la création de cette pièce et le difficile enjeu est réussi, celui de retranscrire la subtilité, le mystère et le vertige de Poe. On pourrait attendre plus des textes de Poe mais la créativité et l'adaptation d'Agathe Mélinand mérite un vif intérêt.

Mise en scène : Laurent Pelly
Adaptation : Agathe Mélinand

En tournée jusqu'au 3 décembre 2013. Dates.

mercredi 30 octobre 2013

Le canard siffleur mexicain - James Crumley (1994)

C.W. Sughrue se doutait bien que récupérer les poissons exotiques des jumeaux Dalhgren chez Norman Hazelbrook n'allait pas être de la tarte. Chef des bikers du coin et brute épaisse patentée, bouffeur de nez de flic au sens propre, les visites dans sa tanière peuvent rapidement tourner à l'orage si la plus élémentaire précaution n'est pas prise. Mais la bête devient plus docile dès qu'on sort l'artillerie lourde. Du coup Sughrue s'attendrit et accède même à sa demande de partir à la recherche de sa mère, Mary, sa future femme, souhaitant qu'elle soit présente au mariage prochainement prévu.
Le début ne laissait rien présager du chaos qui suivrait mais personne n'est dupe. On connaît Crumley et s'il commence tranquilou avec une petite enquête des familles, qui s’apparente d'ailleurs davantage pour lui à une course à la supérette qu'à autre chose, c'est qu'il a l'intention d'aller loin. Et pour assurer ses arrières rien de mieux que les vieux amis Frank, Jimmy, Solly et même Norman, respectivement flic, postier, avocat et branleur. Le rapport entre tous ? Juste le Vietnam, les rizières et les forêts dans lesquelles ils se sont perdus, englués, dans lesquelles ils ont eu peur en attendant que leur tombe dessus l'ennemi invisible, un conflit omniprésent dans le bouquin et dans son oeuvre. Crumley jongle entre tout ça, les opérations paramilitaires, les expéditions punitives, les trafics des cartels de drogue, les souvenirs déclenchant les ressentiments et les haines enfouies. On saisit pas toujours où il veut en venir, tout se mélangeant par moment au détour d'une page, mais on se laisse absorber par sa logorrhée unique et imagée, ses personnages imprévisibles.  

Souvenirs d'un pas grand-chose - Charles Bukowski (1982)

Ecrire pour Bukowski c'est mettre ses tripes sur la table. Écarter les faux-semblants, les non-dits, se regarder dans un miroir et dire ce qu'on y voit sans retenue, sans frein, sans malaise non plus. Dans Souvenirs d'un pas grand chose, l'auteur revient sur ses premières années dans un pavillon de la banlieue de Los Angeles, entre un père à la pédagogie douteuse, inspirée du manuel de gardien de prison de Spandau et une mère soumise à son mari. Lui est au milieu essayant de trouver une troisième voie à une vie qu'il vomit. C'est l'époque où il fréquente l'école, compte ses copains sur les doigts d'une main, s'intéresse aux filles qui ne le lui rendent pas. C'est l'époque où il se réfugie dans Hemingway, Celine ou Lawrence. Un seul maître-mot pour lui : attaquer pour ne pas avoir à se défendre. Des bagarres entre copains aux baffes paternelles, Chinaski se construit une carapace pour survivre, une sorte de parcours initiatique un peu à la manière de Holden Caulfield de Salinger. La comparaison s'arrête là. Caulfield n'aurait pas survécu 5 mn dans le monde de Bukowski.  
Avec ses Souvenirs, l'auteur rompt quelque peu le cours de ses écrits de beuverie en mettant à nu ses douleurs, celles de son enfance, en faisant une œuvre à part dans sa bibliographie. On y découvre un gamin parfois touchant, se réfugiant dans des bras étrangers pour chercher cette affection qu'il n'aura jamais à la maison, un enfant pas gâté par la vie, écorché-vif, persuadé qu'elle sera pour lui un long chemin de croix qu'il faudra arpenter sans relâche jusqu'à la mort. Un bouquin-confession qui apporte la lumière sur les premières œuvres. Incontournable.

lundi 28 octobre 2013

Le Chanteur de Gospel - Harry Crews (1968)

Le Chanteur de Gospel a un don. Il chante comme un dieu mais il n'a pas l'âme d'un messie, plutôt celle d'un libertin, le genre à s'amouracher de la première qui lui fera les yeux doux. Et vu sa notoriété elles sont nombreuses à le bader, à essayer d'attirer son attention. Le moine Dydimus est là pour le faire entrer dans le droit chemin, enfin surtout dans le placard à l'intérieur duquel il effectuera ses pénitences. Si pour la plupart ce sont des aventures d'un jour, Marybell s'accroche à lui, allant même jusqu'à presque le faire chanter. La mort de la belle, loin de tout effacer va au contraire faire surgir les démons, ceux de la repentance, car le Chanteur de Gospel n'en peut plus de vivre dans le mensonge et dans le déni. Il le paiera de sa vie mais mourra l'esprit libre.
Premier roman de Crews, le Chanteur de Gospel pose les jalons de son oeuvre en chaussant les pantoufles de Flannery O'Connor et de William Faulkner : la prédication religieuse et l'impact sur les masses de ce peuple sudiste qui n'a toujours pas digéré le succès des Yankees. Prédicateur n'est peut être pas le terme adéquat mais son chanteur attire tellement d'éclopés de la vie que le curé du coin a trouvé que ça serait cool de les rassembler sous un chapiteau pour une grande communion et que Pied, chef du barnum local, y voit là une occasion rêvée d’accélérer le recrutement pour son cirque. A mi-chemin entre le drame et le burlesque, Crews met en scène ces laissés pour compte, habituellement pas assez dignes pour en faire des héros de roman mais qu'il bichonne sans pour autant déclencher une totale empathie, chacun possédant une part sombre. L'air de rien, Crews renvoie le dualisme chrétien dans le domaine qu'il n'aurait jamais dû quitter, celui de la mythologie car, une chose est certaine, personne n'est innocent. Donc tout le monde est forcément un peu coupable.   

jeudi 24 octobre 2013

American Psycho - Brett Easton Ellis (1991)

Finalement ce n'est pas Patrick Bateman le golden boy, mais plutôt Easton Ellis. Parvenir à bouleverser la littérature américaine* avec Fashion TV et en nous faisant croire que les merdes de Genesis et Huey Lewis ont marqué un tournant dans le rock, il fallait un talent incroyable et une capacité de persuasion à toute épreuve. Pourtant, se foutre de la gueule des yuppies, de leur  superficialité, leur obsession de paraître plutôt que d'être, le fait que leur définition de l'amitié s'arrête à celui qui a des entrées dans les plus grands restaus new yorkais ou qui possède assez de coke pour fournir tout Manhattan gratos, l'initiative était louable. Alors où se situe la supercherie ? Peut-être dans tout ça, en prenant une trame aussi maigre qu'une morue, en alignant les descriptions de fringues de marque pendant des plombes, de matos hi-fi, les chroniques élogieuses de skeuds commerciaux, de meurtres sanglants, Easton Ellis nous endort en faisant croire que sa prose est le dernier truc trendy alors que c'est juste une plaquette publicitaire pour multinationales. Alors oui, on franchit un palier dans l'horreur et la luxure, on se demande jusqu'à la fin si Bateman est un véritable psychopathe ou un réel schizo, malade de ses moments passés dans les lieux aseptisés et dans cette chambre stérile qu'est finalement sa vie, mais il manque quand même l'essentiel, l'âme, le cœur et les tripes avec lesquelles se construisent les réels chefs-d'oeuvre, et je parle pas de celles de ses victimes présumées.

* F. Beigbeder, quatrième de couverture

lundi 21 octobre 2013

Shooters # 10

On allait voir Alabama Monroe un peu les yeux fermés. On aurait dû les ouvrir. Pourtant, un groupe de country-music en pays wallon, ça avait de la gueule. On s'apprêtait à rencontrer les beaufs du coin au volant de pick-up décorés de la bannière étoilée, Stetson vissé sur le citron, tirant des coups de feu en l'air tout en hurlant et dansant le quadrille autour d'un feu de bois. En gros un groupe de locaux ayant préféré naître à Nashville plutôt qu'à Mouscron. Sur ce plan là, c'est en partie réussi, mais le tour de force de Felix Van Groeningen (La merditude des choses), est justement d'avoir montré que c'était tellement bien assumé par les protagonistes qu'il était difficile de se foutre d'eux. A plus forte raison quand le couple vedette, non content de perdre la prunelle de leurs yeux dans son combat contre le cancer, commence à se déchirer, sans possibilité de retour. C'est à peu près le seul intérêt du film qui, rapidement, tombe dans un académisme pénible, faisant de la surenchère dramatique là où l'on attendait finalement plus de pudeur. Rien ne manque, les regards amoureux échangés entre les deux tourtereaux sur scène, le baiser de fin de concert, la demande en mariage genou en terre après que Didier ait succombé à la gigue d'Elise, la chorale gospel lors de l'enterrement de Maybelle, tout se passant comme si Van Groeningen avait tenté de nous extorquer les larmes des yeux en prenant appui sur la mort forcément injuste d'une gamine de 7 ans.
Pendant ce temps Jérôme Le Maire fait du vrai cinéma. Caméra sur l'épaule, une fanfare, un paysage triste à mourir que les acteurs vont se charger d'embellir, de lui donner les couleurs de l'arc-en-ciel. Le scénario ? On verra en cours de route, pas de temps à perdre avec ça. L'histoire ce sont les acteurs qui la feront, grâce à leurs rencontres, leurs coups de gueule, leurs bitures, leurs états d'âme. Un objectif toutefois : arriver à Munster à temps pour le carnaval. Bizarrement, si durant les premières minutes on a l'impression de visionner un reportage  de France 3 Picardie, le film prend une toute autre dimension au fur et à mesure. Entraînés par Vincent, tour à tour amuseur, chauffeur de troupe, organisateur, les amis vont véritablement partir en quête d'eux mêmes. Certains y trouveront des confirmations, d'autres des révélations, ce Grand Tour prenant sans qu'on s'y attende un détour mystique et totalement mystérieux.
Mais le coup de force de cette fin d'année revient incontestablement à James Franco pour son adaptation de As I Lay Dying de W. Faulkner. Évitant les écueils d'une interprétation trop distante du bouquin et une fidélité excessive, Franco joue les équilibristes dans cette fresque dramatique qui vient s'achever dans le burlesque. Par ses images, l'utilisation du ralenti et du split-screen faisant apparaître le hors-champs, alternative réussie pour illustrer les multiples narrateurs de l'oeuvre originale (chroniquée ici), le casting impeccable (excellent Tim Blake Nelson et son incroyable dentition), il réussit à restituer le côté sordide de cette famille de Virginie minée par la pauvreté, les secrets de famille et les hypocrisies de chacun pour tirer la couverture à soi. 

mardi 8 octobre 2013

Un enfant de Dieu - Cormac McCarthy (1973)

On n'ira pas jusqu'à lui donner les circonstances atténuantes mais c'est vrai qu'être viré de ses terres comme un malpropre, traité comme un quichon chaque fois qu'il ouvre la bouche n'a pas aidé Lester Ballard à s'insérer dans la société. Ajouté à cela la forte propension à la consanguinité qui hante le comté de Sevier dans les années 30 et les relations inter communautaires plus que tendues, vous avez un petit aperçu de l'ambiance qui règne dans un secteur où les loisirs en dehors du lynchage ne sont pas légion. Abandonné de tous, livré à lui-même Lester Ballard erre de bicoques en terriers de lapins, vivant de rapines et de chasse. Mais sa vie sentimentale est au point mort. Aussi lorsqu'il trouve une fille dans une bagnole qui ne rechigne pas à son contact, et pour cause elle est morte, il ne fait pas la fine bouche. Dès lors la machine morbide s'enclenche.
Avec Un enfant de Dieu, McCarthy clôt la série sordide entamée quelques années plus tôt avec Le gardien du verger. Une plongée au plus noir de l'âme humaine, où les codes ne sont même plus ceux de l'animal, mais ceux d'êtres ayant abandonné toute notion de Bien et de Mal, parfois ne les ayant même jamais connu. Mais McCarthy n'est pas là pour jouer les moralisateurs, encore moins les prêcheurs. A la manière d'un Faulkner, il observe, décrit comme si le trip meurtrier de Ballard était la normalité. Ça l'est en partie car, derrière ces abjections, il y a l'homme dans toute sa noirceur, capable du meilleur comme du pire, des êtres, même les détraqués comme Ballard, que Dieu ramènera dans son giron à l'heure du trépas. Peut-être le meilleur de McCarthy.

mercredi 2 octobre 2013

Gatsby le magnifique - Francis S. Fitzgerald (1925)

Le moins que l'on puisse dire c'est que l'on s'emmerdait ferme dans les hautes sphères des années 30. Je sais pas si c'est ce que Fitzgerald a voulu faire passer avec son Gatsby le magnifique mais glander avec des pèlerins dont la question essentielle est Comment vais-je occuper ma journée ? a presque moins d'intérêt qu'une belote en fin d'après-midi au PMU de Dalou. Du coup on sait pas trop ce qui attire Nick Carraway chez Gatsby. Trentenaire, millionnaire on sait pas trop comment, son côté mytho l'incite à se créer une vie, à multiplier les réceptions pour se prouver que les gens l'aiment, l'apprécient pour ce qu'il est et non pour le faste dont il s'entoure. Mais derrière tout ça Gatsby a une idée en tête, séduire Daisy, nana officielle de Tom Buchanan dont le couple bat de l'aile depuis un moment. Ce dernier ne voulant pas qu'on lui fasse ce que lui fait par ailleurs, l'histoire va basculer, entraînant les protagonistes dans un chaos, certes maîtrisé, mais que ne laissait aucunement présager le début du bouquin.
Un sacré coup de vieux pour ce supposé classique de la littérature US mais on sent qu'il fallait pas grand-chose pour en faire réellement un chef d'oeuvre, en tout cas pas passer les trois quart du bouquin à essayer de deviner à quel lard ou quel cochon Gatsby fait référence lorsqu'il parle de sa vie antérieure. Ainsi on passe gentiment une grande partie du temps à essayer de garder les yeux ouverts sur les propos de notre millionnaire neurasthénique favori avant que tout s’emballe quand on s'y attendait le moins. Dès lors on rattrape le bouquin qui nous tombait des mains, on se redresse dans le fauteuil, et on prend enfin goût pour les aventures de ces fils de riches. Dommage que ça arrive un peu tard.

mardi 1 octobre 2013

Le diable au corps - Raymond Radiguet (1923)

Certes dans la vie tout n'est pas qu'une affaire de relations mais, inutile de le cacher, le succès du Diable au corps doit certainement beaucoup au cercle d'amis de son auteur, particulièrement Cocteau. Parce que bon, si l'on s'en tient à l'histoire on n'a quand même rien de plus que ce qu'écrivait Flaubert 70 ans plus tôt dans Madame Bovary, une époque encore moins tolérante que celle à laquelle vivait Radiguet. Une histoire passionnelle entre le narrateur et Marthe, au début platonique, puis le mari s'absente (et pour cause il est au front, l'histoire se déroule entre 1914 et 1918) et la fête du slip commence. 
Dans ce petit pavillon de la banlieue riche de Paris, Marthe et son amoureux transi récitent une gamme, celle de l'amour, de leur amour, comme si tout était écrit d'avance, comme s''il y avait des paliers à franchir. De petites piques aux mensonges pour éprouver la passion, les deux feignent l’indignation, la tristesse, le désespoir, pour mieux se retrouver, se jeter dans les bras de l'autre, attentif au moindre signe qui devient sujet à discussion et à interprétation. Un amour au début cachée sous une bonne tonne de stratagèmes plus fumeux les uns que les autres - la balade au bord de la Marne avec René - puis le camouflage se fissure, révélant à l'entourage la relation interdite, au laitier d'abord, puis aux domestiques et enfin à la famille qui ne sait plus que faire pour conjurer le déshonneur. La publicité autour devient tellement importante que les ébats deviennent même l'attraction de la soirée organisée par les Marin, les voisins du dessous, auditeurs quotidiens privilégiés. Bon c'est peut-être un peu osé pour l'époque, mais il est difficile de s'en émouvoir presque un siècle après durant lequel les Kerouac, Bukowski, Ellis et compagnie se sont évertué à abattre à la massue le mur des inhibitions littéraires. A lire par curiosité mais pas plus.