jeudi 22 août 2013

En vrac...

 On peut être taillé comme un apollon et vouloir garder sa virginité pour l'amour véritable. A plus de vingt ans, Rock Bailey tente de réfréner ses envies et de freiner celles qu'il suscite chez les nanas. Jusqu'au jour où il est dépucelé de force par de drôles de pèlerins, partisans de jolis minois et dont l'objectif principal est de créer une espèce humaine de laquelle tous les moches seront bannis. Les plus beaux spécimens masculins/féminins de Californie sont enlevés et forcés à copuler pour donner naissance à des spécimens encore plus beaux. Un élevage, en somme. Paru en 1948 sous le nom de Vernon Sullivan, Et on tuera tous les affreux est le troisième roman de la période américaine de Vian. Ouvrage d'anticipation dans la bonne vieille tradition de Wells, la gravité du propos (l'eugénisme) est largement tempéré par le style d'écriture léger et comique, au final plus proche de San Antonio et des romans de gare traditionnels. Mais n'est pas Frédéric Dard qui veut et Vian peine à nous intéresser aux aventures de Bailey et de ces agents du FBI. Une œuvre sans trop d'imagination dont le divin Boris aurait pu se passer. 
Pas le nez creux non plus avec Abattoir 5, où se confondent la réalité et la fiction. Parce que c'est aussi l'histoire de Vonnegut et que ce ne sont pas les ajustements dignes de la SF old-school qui changeront quoi que ce soit à l'histoire ou ne la rendront pas moins véridique. En se faisant enlever par les Tralfamadoriens, Billy Pellerin obtenait le don de divination, petite combine littéraire permettant à l'auteur de justifier de fréquents allers-retours dans le temps, avant ou après le second conflit mondial. Et après ? Ben pas grand-chose justement hormis le fait que tout tourne autour du bombardement de Dresde par les alliés, que celui-ci a fait plus de victimes que celui d'Hiroshima. On a droit à une histoire plan-plan, traité sur un mode ironique où Pellerin passe auprès de sa fille pour timbré du fait de ses délires prophétiques ce qui, il est vrai, permet de dédramatiser la tension tournant autour de ce fait de guerre, mais qui en revanche n'aide pas véritablement à prendre cette histoire au sérieux et ne décollant presque jamais.

On se consolera presque avec le best seller de Ruiz Zafon. L'amnistie de 1977 ayant soldé tous les comptes du franquisme sans même que les opposants y aient trouvé à redire, l'espoir de voir devant un tribunal pénal quelques barbons ayant pris une part active au régime s'amenuise au fil du temps. Ne restent que la littérature et l'Histoire pour régler les affaires. Carlos Ruiz Zafon en a fait un cycle de bouquins dont Le prisonnier du silence. Pour Fermin, le passé resurgit lorsqu'un bien curieux personnage de passage à la boutique lui rappelle son évasion de la prison de Montjuic. A partir de là, Ruiz Zafon nous entraîne dans les bas-fonds du régime, son cortège funèbre et ses règlements de compte expéditifs.  C'est simple, sobre, y'a pas de publicité cachée, ça se lit vite et bien. 
Un peu comme le Rue des boutiques obscures de Modiano où le détective Rolland part à la recherche de son passé, un passé qui n'existe que dans les souvenirs qu'il arrivera à glaner chez des personnes qui jadis ont été ses compagnons. Tout se joue justement sur ce doute dont on arrivera pas à se débarrasser, celui de savoir si Rolland retrouve véritablement sa mémoire, ou bien s'il tente de se convaincre que ce sont les siens en se projetant dans  des situations qu'il aurait pu/dû vivre.

mardi 6 août 2013

Dieu bénisse l'Amérique - Mark SaFranko (2011)

Finalement peu importe que SaFranko ait transposé son histoire perso dans la peau d'une famille de polonais émigrée à New York. Polonais, italiens, irlandais, tous les pardessus se ressemblaient au contrôle de l'immigration d'Ellis Island et la vie quotidienne dans les banlieues populos des grandes villes ricaines était la même pour tout le monde. Aussi le destin de Max ZaJack n'a rien d'exceptionnel. Fils unique d'une famille bien implantée, un père plus patriote que les américains et un cyclone en guise de mère au foyer, sa vie s'écoule entre parties de base-ball, l'école et la découverte des filles, le tout ponctué par les torgnoles et la conviction bien ancrée que de toute façon il ne sera qu'un moins-que-rien. Mais bon ça n'empêche pas l'amour même si, le plus souvent, celui-ci laisse plus d'hématomes sur le corps que de bleus à l'âme.
Dans la lignée de Bukowski et de Cavanna, SaFranko revient sur une partie de son enfance. Ici les mots tendres sont remisés au placard, la précarité exige des bras pour travailler et ramener du pognon dans le foyer. Qu'ils n'appartiennent qu'à un gamin de 10 ans n'a aucune importance. Zajack est élevé à la dure mais pour lui c'est la seule et unique façon de faire. En revenant sur ça, il ne juge pas, énonce clairement et froidement les faits à une époque et dans un quartier où le pragmatisme faisait force de loi. Entre la sœur qui se fait fouetter pour expier les fautes des autres, le meurtre du jeune Welton et le quasi viol de ZaJack par une nympho black, on ne sait plus finalement où s'arrête la réalité et ou commence le fantasme et c'est peut-être là où réside la force de SaFranko, dans une écriture pas surnaturelle, certes, mais qui coule de source, comme une évidence, avec ce brin de légèreté et d'ironie qui exclurait presque toute gravité. Trop gros pour être vrai mais, au final, on s'en fout. Goutez et appréciez.

lundi 5 août 2013

Du sang dans les plumes - Joël Williams (2012)

Surtout ne pas se laisser rebuter par le titre très polar français du premier recueil de Joël Williams. Si, en effet, l'adolescence se termine dans un bain de sang par le meurtre de celui qui, durant des années, l'a traité comme la dernière des merdes, geste qu'il paie encore aujourd'hui par une condamnation dans un pénitencier, la plume de Williams lui sert surtout à ne pas sombrer. Dans ses écrits, pas d'amertume, juste la réalité, celle qu'il a vécue et qu'il s'applique à restituer par l'intermédiaire de son alter-ego Jake Wallace. 
De son enfance en Californie entre un père bipolaire et une belle-mère soumise, à sa vie derrière les barreaux, on découvre un gamin très vite laissé à lui-même, obligé de se dépêtrer dans la jungle de Los Angeles. Puis arrive la maturité quand elle ne lui sert plus à rien. Williams aurait pu se lâcher, exorciser tout ce qu'il a accumulé comme rancœur durant sa courte période de liberté. Mais pour lui l'écriture n'est pas une arme, simplement une compagne avec laquelle il joue. Les nouvelles de Williams sont simples, modestes, alors qu'il aurait pu tomber dans le sordide. Il ne parviendra pas à nous vendre que le pénitencier de haute sécurité dans lequel il se trouve est à peine plus violent qu'un lycée professionnel de banlieue, mais ce quotidien-là, il préfère l'oublier. Retenue, pudeur, Williams préfère parler de ce qui lui permet d'avancer, de se découvrir aussi, sans trop se mentir, se moquant gentiment de lui-même en affichant un côté macho pour l'instant d'après exposer son profil fleur bleue. Paradoxalement plein d'espoir.

vendredi 2 août 2013

Les Hauts de Hurlevent - Emily Brontë (1847)

A la base, un acte de charité, celui du père Earnshaw pour le vagabond Heathcliff, trouvé dans les rues de Liverpool, et ramené dans ses valises à la maison-mère. Mais introduire un petit chétif dans l'univers désolé de cette ferme, c'est prendre le risque de l'exposer aux caractères affirmés de ses occupants, Joseph, homme à tout faire méchant comme une teigne, Hindley, le fils aîné voyant en Heathcliff un concurrent direct dans l'héritage et la direction du domaine, et Catherine, la seule qui aura une attention pour lui et dont les rapports vont se resserrer petit à petit. Tous deux vont faire front durant leur enfance jusqu'à son mariage avec le fade Edgar Linton. Dès lors plus rien ne sera comme avant et la vie de Heathcliff n'aura que pour mot d'ordre de pourrir celle de tout ce qui s'approche de Cathy.
Assurément une des perles du romantisme british. Mais dire pourquoi une vieille fille parvient à nous fasciner avec 500 pages d'une histoire où le seul acte d'amour visible est un bisou sur le front relève de la lecture dans les entrailles. C'est hyper narratif, hyper descriptif, on est projeté plusieurs années en avant, pour revenir quelques années en arrière, on a des récits à plusieurs niveaux mais dans son fourbi Emily Brontë parvient à nous fasciner, à nous donner des frissons. On sent le vent nous cingler le visage, la pluie glaciale nous transpercer le corps, le feu de bois nous réchauffer les os. Parce que Hurlevent c'est l'histoire d'un amour, presque de l'Amour, de celui qui tord le ventre, qui empêche de dormir, pour lequel on ira se battre, abattre les barrières qui se mettront en travers. Celui de Heathcliff est indescriptible, déraisonnable et personne ne pourra le faire flancher, dévier de sa trajectoire et de son morbide dessein, celui de s'unir dans la mort à celle qui ne l'a pas voulu de son vivant.