jeudi 27 juin 2013

Shooters # 9


Un histoire qui finit par un divorce (Une séparation), Le passé qui commence par là, Fahradi a de la suite dans les idées mais est aussi la proie de celles qui sont fixes. Officiellement, Ahmad débarque à Paris pour régulariser le divorce avec Marie. Mais en oubliant de lui réserver une place à l’hôtel et en l'invitant à séjourner chez elle pour régler le conflit qu'elle entretient avec sa fille, elle prend le risque de se mettre le rifle dans sa maison, coincée entre un passé encore présent et un futur avec Samir qui tarde à se concrétiser. Les personnages ne savent pas trop où ils en sont et Fahradi parviendra à les pousser dans leur dernier retranchement, à les mettre face à leurs contradictions. Le réalisateur est long à la détente, très économe dans une mise en scène qui se déroule en très grande partie à l'intérieur parce que pour lui seuls les acteurs comptent mais les obligeant aussi à se déchirer pour occuper l'écran. C'est en grande partie réussi dans un film qui, à partir d'un sujet traitant de la confusion des sentiments, va lentement dériver sans qu'on s'en rende compte vers une intrigue policière. 
Only God Forgives du danois Nicolas Winding Refn va largement au-delà. En balançant son histoire à Bangkok, il  n'a pas à forcer pour entourer son film d'une aura de mystère que seule l'orient est capable d'apporter. On échappe bien évidemment pas aux clichés avec combats de boxe thaï et coups de sabre millimétrés, mais tout ceci est traité avec finesse, dans une pénombre permanente permettant aussi de mettre en valeur le charme mutique de Ryan Gosling, torturé entre la volonté de s’affranchir de la tutelle de sa mère (Kristin Scott-Thomas, inhabituellement moche dans ce rôle) qui apparait dans des flashes, et celle d'y obéir ne serait-ce que pour venger son frère aîné, bastonné à mort par le père de la gamine de 14 ans qu'il a violée et assassinée. Un scénar à peine un peu plus épais que Drive, mais une réalisation à couper le souffle dans cette histoire mêlant envie de vengeance et complexe œdipien.

lundi 24 juin 2013

En crachant du haut des buildings - Dan Fante (2001)

Dan Fante a toujours dit qu'à sa mort il souhaitait que ses cendres soient mêlées à de la merde de chien avant d'être expédiées dans le Pacifique. C'est faire bien peu de cas de sa condition mais d'un autre côté qu'en aura t-il à foutre une fois sa chair détruite, consumée dans les flammes d'un enfer qu'il se sera appliqué à décrire dans ses œuvres ?  
 En crachant du haut des buildings c'est la recherche permanente d'une raison de vouloir vivre, se dire que si on attache tant d'importance que ça à la vie c'est qu'il y en a une. Bruno Dante la cherche toujours mais il désespère pas de la trouver, il s'accroche, fait preuve de bonne volonté, tente de s'insérer socialement en vomissant sa bile sur les fonctionnaires, mettant la main sur quelques boulots qu'il quittera quelques jours plus tard, d'autres au sein desquels il tentera de faire de vieux os comme laveur de vitres ou taxi driver, avant de retomber dans la dépression la plus noire et chercher refuge dans ses certitudes, l'écriture, la bouteille de vodka à portée de main ou les uniques sorties dans les sordides cinéma pornos. Récit autobiographique d'une vie décousue, chaotique, Fante, finalement plus à la manière de Bukowski que de son père John, nous fait part de ses peurs, de ses faiblesses, du fait de ne pas savoir par quel bout prendre ce monde qui l'entoure, l'étouffe, le submerge, mais dont il arrive chaque fois à s'extirper in extremis.

mardi 18 juin 2013

Le roi du K.O. - Harry Crews (1988)

Dans le barnum de Crews, Eugene Biggs n'a pas l'air d'être le plus tordu. Mais on connaît le loustic, si ça vient pas de suite, c'est que ça va pas tarder à venir. Une belle gueule, un gars pas plus con que la moyenne, quand on l'imagine fendre la foule en délire encapuchonné et battant l'air de ses poings avant de rejoindre le ring, on n'a toujours pas trouvé la mouche dans le lait, celle qui reliera le roi du K.O. au bataillon des éclopés de la vie que Crews nous fait découvrir depuis vingt ans. Il faut attendre le premier coup de cloche annonçant le début du combat pour comprendre. Une droite le touche au menton. Extinction des feux. Sauf que cette droite c'est la sienne, que les 72 K.O. vantés dans le vestiaire étaient les siens, ceux qu'il se mettait pour gagner sa vie et accessoirement pour amuser la galerie. Imparable. Cette vie qui, non seulement lui permet de se sustenter mais aussi de sustenter ses parents, fermiers en Géorgie, Biggs la subit jusqu'à ce que Jake lui fasse admettre qu'elle est assimilable à de la prostitution. Dès lors plus rien ne sera comme avant. Exit le deal passé avec Charity, qui ne s'autorise une relation avec Biggs qu'en instaurant une sorte de plan Marschall du pieu, confessions contre sexe. La rencontre avec l'Huître change complètement la donne et Eugene devient presque acteur de sa vie en prenant sous sa coupe un jeune boxeur cajun, Jacques Deverouge, dont le traducteur n'a rien trouvé de mieux que de lui faire parler le dialecte berrichon. Qu'importe car pour faire fonctionner tout ça il y a la verve de Crews, son humour, sa dramaturgie, son sens de la formule ("...je t'arrache la tête et je te gerbe dans les bronches") pour nous embringuer dans une histoire au scénario classique, celle d'un homme cherchant à redresser la route de sa vie après une série de zig-zags, laissant au bord les boulets qui entravaient son émancipation. 

mercredi 12 juin 2013

Extension du domaine de la lutte - Michel Houellebecq (1994)

Entre Paris et Rouen, quelques journées d'un cadre moyen d'une entreprise lambda, programmateur informatique. Après une formation à la chambre d'agriculture, il va errer avec son collègue Tisserand, se montant le bourrichon sur les potentialités de rencontrer une fille, allant presque jusqu'à la folie meurtrière. 
L'extension du domaine de la lutte pour Houellebecq, c'est l'élargissement du système unique politique, économique et social au domaine sexuel, un domaine où l'individu doit en accepter les codes pour pouvoir prétendre à une part du gâteau. En prenant comme référence un homme au cœur de la machine libérale, l'auteur montre les limites d'une société boulimique d'aliénations et de de soumissions, mais avare dans ses retours, où l'on a fait de la réussite sociale/professionnelle l'objectif majeur en oubliant que l'outil principal de cette machine est un être humain fait de chair et d'os, malléable, certes, mais jusqu'à un certain point. Car l'objectif fixé ne suffit pas obligatoirement au bonheur des gens. Désolé pour le topo un peu palot, mais dans Extension du domaine de la lutte, Houellebecq enfonce des portes ouvertes, dans un style parfois ironique, se voulant un peu décalé, mais au final très académique et frisant le plus souvent la neurasthénie, nous invitant quasiment à nous emmerder aux côtés de ses personnages. On ose à peine citer la référence à American Psycho de B.E. Ellis, paru trois ans plus tôt, tant la différence entre les deux est à peu près la même qu'entre L'inspecteur Harry et Derrick. Même Nothomb est plus convaincante dans Stupeur et tremblements.

mercredi 5 juin 2013

Le gardien du verger - Cormac Mc Carthy (1965)

Faut pas croire que le mal se trouve toujours là où on le croit. Et la campagne de Knoxville est loin d'être un paradis luxuriant où chantent les grillons le soir venu pendant que les vieux prennent le frais sur les balancelles des maisons. En fait de mélopées ce sont surtout celles des serpents à sonnettes qui résonnent et des anges de la mort qui frappent quand on s'y attend le moins. Marion Sylder n'a pas eu le choix. Lui n'est pas un tueur mais il le devient quand il évite le cric que lui balance à la gueule Kenneth Rattner qu'il a trouvé dans sa bagnole au retour des toilettes d'une station-service. Il jettera le corps dans un ruisseau. Le fils de Rattner, John Wesley, se liera d'amitié avec Sylder un jour où celui-ci atterrira dans une rivière après un accident de la route. Manière de boucler la boucle. Le hasard en littérature fait décidément bien les choses.
Premier roman de Mc Carthy, l'écrivain posait les bases d'un monde rude, proche de Faulkner ou de Giono, où les personnages sont avares de paroles et où les sentiments ne sont pas très démonstratifs. Il faut les attraper au vol, dans un mot, un geste, un regard, une caresse. Le gardien du verger ce sont des destins qui se croisent, parfois sans jamais se toucher, des noms à peine murmurés au détour d'une phrase, à tel point qu'il est possible de lire trois pages avant de se rendre compte finalement que le personnage décrit n'est pas celui auquel on pensait. Mc Carthy n'a pas la volonté de brouiller les pistes mais il est à l'image de ce qu'il décrit, un monde pragmatique où finalement ce qui compte ce n'est pas ce que l'on est mais ce que l'on fait.