lundi 27 mai 2013

Nouvelles - J.D. Salinger (1953)

C'est vrai que Salinger n'a pas la gravité et la puissance ténébreuse d'un Faulkner ou d'un McCarthy. C'est vrai que là où l'un parle de lente descente vers la mort (Tandis que j'agonise), l'autre de la manière de se débarrasser du rejeton d'un frère et de sa sœur (L'obscurité du dehors), les états d'âmes des héros de Salinger peuvent paraître futiles et proches d'adolescents accros au biactol. Et même quand une de ses histoires finit de manière tragique (Un jour rêvé pour le poisson-banane), son mode d'écriture et son état d'esprit ne nous incitent pas à aborder la mort autrement que sur un mode badin. 
Les neuf nouvelles de ce recueil ont toutes été écrites pour The New Yorker entre 1948 et 1952. Thématiquement on reste dans la lignée de l'Accroche-coeurs, des histoires mettant en scène de jeunes hommes et de jeunes filles lors de leurs premiers émois amoureux, la perte de l'innocence et l'arrivée des responsabilités en même temps que l'âge adulte. Le thème pourrait paraître usant s'il n'était entrecoupé de subtilités telles que L'homme Hilare, superbe texte évocateur des contes de l'enfance mais également grâce au ton décalé de Salinger, son style ironique ne laissant aucune chance aux héros de ses nouvelles, dont il se moque ouvertement, les affublant d'une certaine mythomanie légitime pour les forcer à jouer les grands comme celui de La période bleue de Daumier-Smith, dont la passion rappelle assez celle de Moreau pour Mme Arnoux dans l'Education sentimentale de Flaubert.

mardi 21 mai 2013

La vie devant soi - Romain Gary (1975)

Une histoire d'amour dans un territoire presque occupé aurait pu dire Bedos. Le territoire occupé c'est cet appartement parisien où Madame Rosa veille tendrement sur les gamins des putes du coin pendant qu'elles exercent leur ministère. Certains sont récupérés le soir, d'autres non. Mohammed est de ceux-là. La dizaine bien tapée il entretient avec Mme Rosa ce qu'il ne peut plus avoir avec sa mère qu'il continue à attendre en espérant qu'elle donne un jour signe de vie. Cette relation va devenir de plus en plus étroite lorsqu'elle va tomber malade et deviendra totalement dépendante.
Ecrit en 1975 sous le pseudonyme d'Emile Ajar, La vie devant soi possède encore, presque quarante ans après, une fraîcheur inégalable. Cette fraîcheur c'est le monde vu à travers les yeux de Momo, gamin espiègle, très vite jeté dans le monde des adultes, un monde qu'il ne comprend pas toujours mais qu'il essaie d'expliquer avec ses mots à lui. Pour coller le plus possible à la réalité, Gary s'impose une écriture simple, enfantine, matinée d'incorrections qui, en plus de ne présenter aucun souci pour la compréhension, rendent le gamin encore plus attachant. Au-delà de cette histoire d'amour, l'écrivain fait le deuil d'un monde presque angélique qu'il a peut-être côtoyé, où les différences ne sont pas un frein à la rencontre de l'autre, où tout le monde se mobilise lorsqu'il faut prendre en charge la juive Rosa qui ne peut plus mettre un pied devant l'autre. Momo, quant à lui, essaie de se construire au milieu de tout ça, au chevet de Rosa qui a connu l'horreur des camps de concentration et qui conserve sous son lit le portrait de Hitler pour les jours de blues, mais également avec Monsieur Hamill, le vieil arabe, presque aveugle et perdant les oies, le travesti Madame Lola, le docteur Katz. Il grandira bien vite jusqu'à prendre quatre ans en quelques minutes, s'appropriant les responsabilités que la situation et son amour pour sa mère adoptive lui incombent. 

vendredi 17 mai 2013

Shooters # 8

On pourra vraiment pas dire que Gianni Amelio aura fait dans l'ostentatoire en adaptant le manuscrit du Premier homme, trouvé dans la bagnole de Camus lorsqu'il s'est enroulé autour d'un arbre de la nationale 6. Ça tombe bien, le bouquin ne visait pas ça non plus. Même si le fond reste un peu politique - la guerre d'Algérie - l'essentiel est ailleurs. En revenant sur les traces de son enfance à Alger, Camus y signait une œuvre plus testamentaire qu'autre chose, peut-être parce qu'après des années d'engagement intellectuel, et ce même si l'on est le plus acharné des cartésiens, savoir d'où l'on vient reste toujours l'une des questions les plus fondamentales, peut-être davantage que celles auxquelles l'on essaie de répondre tout en faisant semblant de se convaincre qu'elles sont essentielles. Si Podalydès, malgré le maquillage hideux dont il est affublé, est à peu près convaincant dans le rôle de M. Germain, Gamblin lui est impeccable dans son rôle, n'en faisant pas des caisses le long d'un film flegmatique où, comme les personnages, l'on se sent accablé par la chaleur et où la principale préoccupation n'est pas de se soucier de la situation politique, apparaissant par bribe comme si elle concernait un autre pays, mais de trouver un peu d'ombre en attendant qu'arrive la fraîcheur de la nuit.

Après un Take Shelter oppressant, ténébreux, lourdement chargé de symboles bibliques, Jeff Nichols revient à un genre un peu plus léger avec Mud, acclamé un peu partout. Moins mystique que son prédécesseur, même si les pointilleux pourront toujours trouver matière à ergoter dans les semelles à crucifix du héros ou l'omniprésence du serpent évoquant le péché originel, on se plait à accompagner Ellis et son copain Neck, sorte d'Eros des temps modernes qui vont s'employer à tenter de réunir Mud et Juniper contre l'avis de tous, en particulier Blankenship (Sam Shepard), ancien de la CIA qui s'amuse à dégommer les mocassins qui s'aventurent dans les eaux du fleuve, mais aussi le beau-père de Juniper à la tête d'une demi-douzaine de chasseurs de primes. En plus d'essayer de régler les affaires de Mud, Ellis lui essaie de se débattre entre ses occupations légitimes d'enfant de 14 ans et la séparation prochaine de ses parents. C'est frais et mignon tout plein mais, malgré les efforts de Nichols pour nous accrocher entre les allées et venues sur le fleuve, le film accuse un sérieux manque de rythme à tel point qu'il faut attendre un bon moment et le coup de gueule d'Ellis, émouvant et poignant, pour se sentir quelque peu concerné par l'histoire.

mardi 14 mai 2013

Le saule - Hubert Selby (2001)

Bobby et Maria n'emmerdaient personne et, bien qu'ados, leur amour n'en était pas moins puissant. Mais leur union mixte entre lui le black et elle la porto-ricaine dérangeait, plus par ignorance, par jalousie qu'autre chose. A tel point que lorsque toux deux croisent les amis de la belle, l'idylle tourne au cauchemar. Recueilli par Moishe dans son appartement improbable dans les bas-fonds de New York, Bobby va se requinquer tout en ruminant sa vengeance envers celui qui lui a pourri la vie.

Formidable dénonciation du communautarisme, Le Saule met en scène des caractères totalement largués par les institutions officielles, sans aucune perspective d'avenir. Ainsi la tentation est forte de se projeter dans ce qui est le plus évident, le plus flagrant, se replier sur soi, chercher des certitudes chez son soi-disant semblable, et passer ses nerfs sur celui qui n'a pas la même couleur de peau. Dans la biblio de Selby Le Saule occupe une place réellement à part même si l'on en devinait les prémices avec Requiem for a dream. Selby laisse parler sa part la plus tendre, délaissant définitivement les perversions de Last Exit to Brooklyn pour une histoire classique d'amour filial, où il est surtout question de vengeance et de rédemption. On pourrait croire que Selby dépose les armes, c'est peut-être vrai d'ailleurs, mais en contrepartie il y gagne une plénitude assez en rapport avec son âge avancé lorsqu'il écrit le bouquin. Son style reste toujours aussi ardu à déchiffrer pour celui qui a décidé de s'octroyer un moment de lecture au cours d'une bronzette à Narbonne-Plage mais c'est le seul moyen que Selby a trouvé pour retranscrire au plus près le langage de la rue, le langage du prolétariat, des oubliés de la vie. Plus qu'une œuvre, Le Saule est son testament.

vendredi 10 mai 2013

Pour caler un meuble...

A force de faire les poubelles des grands écrivains disparus, on prend le risque de publier des trucs qui ne font pas véritablement honneur à leur plume. J'avais récemment lu un article du Monde qui parlait justement de la découverte d'un ensemble de textes de Pessoa, réunis après coup sous le titre Quaresma, Déchiffreur. La lecture de l'extrait intitulé L'Affaire Vargas est la preuve irréfutable qu'il vaut mieux parfois laisser les manuscrits là où ils sont, ce qui nous éviterait d'avoir à subir des élucubrations pseudo-psychologiques qui, au milieu de chapitres largement incomplets en font un récit totalement imbitable. En plus lorsque l'on sait que L'Affaire Vargas est la nouvelle la plus élaborée du recueil, cela laisse rêveur sur la compréhension des autres.
Dans le même genre, 13th Note aurait été avisée de laisser dormir sous une caisse de rouge le manuscrit de Shakespeare n'a jamais fait ça, oeuvre posthume du divin Bukowski. Etant donné le reste de la bibliographie, on aurait pu croire qu'on allait tomber sur une perle et on salivait d'avance de découvrir les péripéties de l'écrivain et de sa nana sur le Vieux Continent. En fait de péripéties, hormis le fait d'avoir raté la correspondance en train pour Paris, rien de bien folichon à se mettre sous la dent. Pépé et Mémé sont allé visiter des parents à Nice, ont assisté à une course hippique et bu quelques bouteilles de vin. Même les photos de Montfort nous font bailler. 
On se consolera un peu avec La route de Los Angeles de John Fante, sorti en dernier mais qui, chronologiquement, prend place juste avant Bandini puisqu'il revient sur ses 18 ans, lorsqu'il vivait avec sa mère et sa sœur, et qu'il peinait à se faire une place au sein du foyer. Entre l'écrivain qu'il souhaite devenir et le chargé de famille que lui impose sa catégorie de mâle, le jeune Bandini ne sait que choisir, affichant vanité et mythomanie pour mieux cacher ses faiblesses aux yeux de tous. Un bouquin pas mauvais en soi, mais pour lequel Fante n'a pas la gouaille habituelle et, par conséquent, dont la lecture n'est pas indispensable excepté si l'on est un inconditionnel de l'auteur.